TEXTES
 
QUELQUES IMPRESSIONS EN MARGE DE LA MUSIQUE
 
par Abed Azrié
 
 

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Les mythes du monde qui nous raconte l’histoire des origines, nous fournissent certaines explications sur l’être humain, sur sa pensée et son imaginaire. Ils nous reflètent une image de notre archétype.

 

Nous savons aujourd’hui que la vie provient d’une évolution de quatre milliards et quelques millions d’années et qu’il existe dans nos cellules une mémoire et un imaginaire qui ne viennent pas seulement de nos parents ni de nos ancêtres les plus éloignés. Cette origine enveloppée de  mystère  de l’être humain peut devenir une source de richesse pour toute expression artistique. 

 

 L’enfance demeure un mystère pour déchiffrer notre imaginaire qui va déterminer et définir le cours de notre vie à venir ! Les rêves de notre enfance apparaissent comme une énigme qui nous accompagne tout au long de notre vie.

 

Sans doute, le lieu et le milieu de notre naissance laisse secrètement une grande empreinte sur nous,  sur la formation de notre personnalité, sur nos aspirations, nos rêves, notre expression. Mais ce n'est pas tout, car  l’homme a surtout des prédispositions et c’est là, la chose la plus importante.

 

 Personnellement, j'ai appris à lire et à écrire la musique tardivement, mais la musique sous sa forme orale, elle naît avec vous ! En mon adolescence toutes les musiques m’envoûtaient, en particulier les musiques spirituelles, sous toutes leurs formes. Elles me semblaient cacher un secret, une part de rêve, une mémoire et une source millénaire. C'est ce qui leur donnait à mes yeux ce grand pouvoir indéfinissable ! Elles procuraient une sorte de quiétude et un éveil intérieur. Les anciens Sumériens qualifiaient la musique Comme : « une élévation et une transcendance ».

 

La langue arabe écrite est héritière des civilisations mésopotamiennes dont les racines remonte à l'araméen et à l'akkadien, elle est la dernière des sept langues orientales anciennes dites sémitiques à s'être développée sur place; elle est aussi une langue de poésie, de rituels et de prières, chargée d’images denses et d’intuitions.

Le plus important est cette prise de conscience de ce considérable héritage vivant et de civilisation qui réside dans cette langue et qui peut nous alimenter, nous nourrir et nous inspirer.

 

La langue est sans doute une matière de base formidable pour inventer des couleurs musicales car derrière chaque mot d’un poème se cache une couleur, un timbre, un rythme et des images.

 

La civilisation Andalouse fut en particulier un modèle extraordinaire d’une société plurielle où vivaient en harmonie durant sept siècles les trois religions monothéistes et des peuples d’origines diverses dont témoigne Cordoue, Grenade ou Séville.

 

Les sciences, en ce temps, la philosophie, les lettres, la musique et « les esprits  libres » étaient reconnus et respectées autant que la théologie.

 

Cette fusion en Andalousie entre les cultures de l’est et de l’ouest de la méditerranée et ce mélange de populations donnera une impulsion dans tous les domaines de la connaissance où tout en vivant ensemble, aucun ne prononçait : « c’est à moi, c’est ma culture », mais plutôt, « c’est à nous, c’est notre culture et notre patrimoine commun ».

 

L’Andalousie avait tissé très tôt  réellement une histoire inédite et harmonieuse, véritable et équilibrée.


Voici par exemple ce texte écrit en pleine croisade : par le soufi Andalou Ibn Arabi (né à Murcia en 1185 et mort à Damas en 1240) :
 

 « Mon cœur accepte désormais toute forme,

   Il est jardin d’amour pour des femmes

   Et cloître de moines chrétiens.

   Temple d’idoles, Kaaba du pèlerin,

   Tables de Torah et feuille de Coran.

  Je professe la religion de l’amour

   Partout où vont ses caravanes

   Car l’amour est ma religion et ma foi. »


 

Plus intéressant pour moi que la poésie est le chant : Les sons, les mélodies et les rythmes sont plus légers que l’écrit. Le chant peut emmener le texte plus loin.

 

Le poème sur le papier semble solitaire ; le chant traverse tous les canaux de l’esprit et du corps avant de se poser sur les lèvres pour s’envoler vers les autres. La poésie a toujours été dans les anciens temps déclamée, chantée, ou dite. Avant et après l’islam, les grands poètes arabes récitaient leurs poèmes sans savoir parfois pour autant ni lire ni écrire.

L’expression orale et vocale est moins cérébrale, disons, plus ouvert et plus Sensuelle.

 

Chanter aujourd’hui par exemple une poésie d’un auteur comme Al-Maar’ri (poète né en 973 et mort en 1059) qui reflète sa philosophie et ses réflexions sur son temps peut permettre de faire découvrir au grand public l’intérêt et la beauté de ces anciens textes qui tombent en poussière dans les rayons des bibliothèques nationales.

  

Chanter, provient de loin, de l’enfance et d’avant l’enfance, d’une mémoire d’existence infinie aux origines mystérieuses qui prend apparemment sa première forme lors de notre naissance, mais par la suite, on peut passer sa vie à la recherche de l’origine véritable, non seulement de celle d’appartenir à une mère, un père ou un pays mais d’appartenir à la vie, à la première cellule vivante.

 

Je ne vois pas le besoin d’emprunter une forme symphonique figée ou d’opéra. La musique arabe comme toutes les musiques, possède d’abord ses propres formes et la possibilité d'en créer de nouvelles ouvertes à toutes les autres musiques universelles.

 

Prenons par exemple le compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos (né en 1887 et mort en 1959) qui fut considéré comme le fondateur de la musique nationale brésilienne et même de toute l’Amérique Latine, national non pas au sens  étriqué et étroit du mot, mais plutôt pour signifier que cette musique est née de la chaire et de l'âme d'un peuple tout en s'inscrivant dans la continuité des formes musicales académiques et populaires qui l'ont précédée. Villa-Lobos a su rester un Brésilien contemporain avec son extrême ouverture et son attachement à la musique classique européenne.

 

Marcher vers l’universel ne peut être amorcée qu’à partir du lieu d'origine ; de là on peut atteindre les confins de la Terre. Le talent ne suffit pas ! Il faut l'appliquer, le développer. C'est l'un des enseignements que nous donne l'épopée de Gilgamesh (ce texte mésopotamien qui date d’environ cinq milles ans) où l'homme essaie de devenir immortel tel les dieux mais il n'y parvient pas et constate qu'il doit fournir un effort considérable pour accepter sa condition humaine et donner à sa vie un sens qui l’arrache à l'absurde pour parvenir à la connaissance et à la sagesse.

 

Absorber l’héritage et les mythes de l’Orient ne peut qu’élargir notre élan pour le chant et la musique. Mais cette culture Proche Orientale n’est pas en contradiction et ne peut qu’être complémentaire avec la mythologie Gréco Romaine ou indienne, la poésie française, allemande ou espagnole, le cinéma ou l’art plastique… c’est au contraire, car ce goût des autres nous apporte une immense richesse.

 

Etre toujours l’ombre de l’autre provient du manque de confiance en soi. Or cela change petit à petit lorsqu'on découvre notre patrimoine véritable qui ne se mesure pas en décennies, mais en millénaires ! Connaître les origines garantit l’équilibre et le développement d'une personnalité artistique indépendante.

 

Pour tout art nouveau, toute musique nouvelle… Nous avons besoin avant tout de développer la dimension éducative et pédagogique : Apprendre dès l’enfance à écouter, entendre et goûter aux créations artistiques diverses.

Les créateurs, de leur côté qui passent leur vie à la recherche des formes nouvelles et des interprétations inédites ont un besoin profond d’une élite qui possède les moyens, les règles et les savoirs pour communiquer, apprécier et défendre leurs œuvres.

 

Il est urgent que le public arabe puisse élargir son niveau éducatif, retrouver son identité culturelle et son patrimoine pour pouvoir s’ouvrir aux autres; pouvoir s’ouvrir à la musique baroque à la musique classique occidentale, aux  musiques populaires et ethniques du Brésil, du Japon, d’Espagne, d’Argentine ou d’Afrique et d’ailleurs, s’ouvrir  Au jazz ...

 

Cette initiation peut commencer de manière ludique pour devenir une connaissance véritable, intime capable de susciter des rencontres culturelles ouvertes contribuant à approfondir le dialogue entre les gens et les cultures.

 

Il est temps de savoir que l’art musical n’est pas seulement un divertissement, et d’apprendre combien il est bon de se séparer de ses certitudes, de sa société, de sa tribu, de sa famille et de sa culture… pour se tailler à sa mesure des certitudes et des doutes ! Aller vers les autres cultures, se dépayser afin de retrouver sa propre langue et constituer sa culture propre.  



Je vous lis à ce propos un petit texte de 1001 nuits :


 « Quitte ton pays : tu trouveras d’autres amis que ceux que tu laisses,

    Tu n’as qu’à dresser au hasard de ton chemin la tente,

    Et tu sauras que là seulement on trouve plaisir à vivre.

    Non, demeure stable jamais n’apporte puissance ou honneur ;

    Aucun ailleurs ne marque d’infamie ;

   Quitte les lieux de vie enracinée d’habitudes pour des pays neufs à tes yeux

   Vois ! L’eau qui stagne, je l’ai remarqué, Ne fait que pourrir ;

   Quelle se mette à courir, La voilà de nouveau bonne à boire,

   Mais qui la goûterait tant qu’elle croupit ?

 


Cette expérience de découvrir l’Orient et ses civilisations à partir de l’Occident ; et cette découverte de l’Occident, avec l’esprit et le sentiment de l’Orient est une urgence.

Retenir qu’il est merveilleux de devenir multiple, quitter son autisme et créer son langage. 

 

Et pour finir, j’aimerai vous dire :
 

Il n’y a que l’art et la connaissance qui peuvent rassembler, Il n’y a que les belles choses qui peuvent détendre et rafraîchir le monde.


Je vous remercie de votre écoute.

 

Abed Azrié: Né à Alep (Syrie), Abed Azrié a été placé au confluent de nombreuses cultures musicales : entre Orient et Occident, Alep est la porte du Levant et de la Mésopotamie, berceau des cultures méditerranéennes auprès duquel veillent les influences grecques, turques, iraniennes et arméniennes.
Adolescent, entre les villes d’Alep et de Beyrouth, il rencontre les musiques populaires occidentales et étudie la littérature arabe à l’Université libanaise. Au cours d’un voyage, il découvre Paris. Il y vit et travaille depuis 1967. Toujours attentif aux compositions les plus avant-gardistes, il a su ressusciter la légende sumérienne de Gilgamesh, revivifier les poètes soufis, interpréter et diffuser les plus grands poètes arabes classiques et contemporains ainsi que les auteurs Andalous.
Aujourd’hui, il croit à l’art comme ferment humaniste. En exhumant à travers des textures musicales contemporaines les traditions orales et écrites, Abed Azrié se veut avant tout un homme de liberté.
L’admiration que lui portent John Adams, Léonard Cohen, Yehudi Menuhim ou Jeff Buckley prouve qu’il est également un compositeur et un chanteur d’exception.

 
 

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