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Irréversibilité du temps et liberté d’expression (Dans les arts)

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Par Joelle Khoury

 

Le temps présent…nous-mêmes…Chuff, chuff, chuff faisait la machine. Le temps passait…Le changement devait arriver…ou il y aurait eu des yards et des yards de barbe à grand-père, de tricot  grand-maman.» (Virginia Woolf)

 
 
 

En tant que compositrice et interprète de musique non traditionnelle, et en l’occasion d’un séminaire portant sur la liberté de l’expression musicale, on m’a demandé de préparer ce petit discours.  Les thèmes qu’on m’avait proposés pour ma conférence étaient ceux de la condition des femmes compositrices au Liban,  ainsi que le modernisme versus la tradition. J’ai pensé que ces sujets étaient intéressants, mais qu’ils faisaient partie d’une réalité plus globale, celle de la place et de l’importance de l’individualité ou l’individualisme en art, surtout que parler de liberté revient à parler de l’individu.


 

Je commencerai donc par vous raconter une histoire vraie que j’ai vécue et qui m’a énormément touchée, celle d’un ancien ami et professeur, je l’appellerai Smith. Smith, de race afro-américaine, parlait six langues, était reconnu comme l’un des meilleurs pianistes/compositeurs de jazz à Washington D.C., invité régulier à la radio pour réciter ses poèmes, jouait merveilleusement aux échecs, et s’amusait à interpréter les sonnets de Shakespeare tout en se promenant le long des ruelles de la région résidentielle « noire » de D.C., son quartier. Quand j’ai rencontré Smith, il était le « house pianist »  de la « jamm session » d’un pub assez connu à D.C. et qui maintenant n’existe plus. Tous les jeunes musiciens que je connaissais rêvaient de rencontrer Smith pour discuter avec lui leurs pensées musicales. Seulement le monsieur paraissait assez étrange et ne semblait pas désirer communiquer. Plus tard lui et moi sommes devenus amis, et il me raconta comment il fut interné de force dans une institution psychiatrique : une bande de jeunes gens « noirs » de son quartier l’avaient embêté quelque temps en le poursuivant et l’appelant « whitey » - parce que Smith s’habillait un peu trop « occidental » ou « blanc » pour leur goût, et qu’il adorait réciter son Shakespeare. Un jour, Smith donna un coup à l’un deux et fut appelé en justice. Aussi, les professeurs de musique classique de Smith ne sympathisaient pas particulièrement avec un jeune noir jouant si bien du Beethoven. Pour compliquer d’avantage son cas, Smith avait décidé de répliquer en Latin lorsque le juge lui demanda de se prononcer sur sa culpabilité éventuelle. Le cas Smith illustre la situation de tout individu non conventionnel, et donc inclassable. De quoi nous accuse-t-on au juste, et qui est le jury ?!


 

J’espère qu’il est clair que je ne désire pas accuser L’Ouest contre l’Est, les blancs contre les noirs, la musique populaire contre l’académisme, la nouveauté contre la tradition ou le contraire, puisque la liberté d’expression implique la possibilité de l’individu usant de tous les moyens qu’il juge possibles ou nécessaires en vue de s’exprimer. Comme le décrit Francis Bacon, dans le cas de l’art contemporain : alors que l’art a rompu avec la tradition, « je ne pense pas que les écoles d’art puissent faire quelque chose pour les artistes aujourd’hui…on peut seulement chercher à rendre compte de ses propres sentiments vis-à-vis de certaines situations d’une manière aussi étroitement conforme que possible à son propre système nerveux ».[1]


 

Dès le moment ou un être humain est conçu, il est ouverture, ouvert au monde « extérieur » auquel il reagit et dont il essaye d’interpréter les multiples facettes et variantes. Notre monde moderne, principalement à cause de la sophistication ascendante des systèmes de communication, nous propose des données de plus en plus complexes et variées. Prenons en exemple la ville de Beyrouth. Auditivement, on baigne dans trois langues principales : arabe, français et anglais. La télévision : CNN, Arte, Mezzo, cowboys et politiciens. L’école : histoire du monde et phéniciens. Une promenade en ville : des blue jeans,  voiles et shorts, des cigares des cigarettes et des narguilés. La radio : dabkeh et rap, pop et rock, Jacques Brel, Fairuz, Oum Koulthoum. Certains seraient amateurs de lecture : Albert Camus et Shakespeare, et pourquoi pas, Khalil Gibran, ce dernier étant bien imbibé des œuvres de Nietzsche et de William Blake. Le restaurant : Steak et tabbouleh, spaghetti et samboussek, arak et vin rouge… La multiplicité sera bientôt le lot des villes du monde entier.


 

Je ne voudrais pas m’attarder à discuter les raisons, intéressantes en soi, qui font que nous, libanais, parlons si couramment les langues française et anglaise. Je suis néanmoins, ainsi que certains artistes libanais, surprise de la réaction des critiques de l’art et des personnes en tête d’organisations culturelles, lorsque nous tentons de créer de nouveaux projets et que nous recherchons leur précieuse aide. Pourquoi ne pas inclure la Dabkeh dans votre spectacle, ou le oud ?[2] Pourquoi citez-vous Virginia Woolf ou Albert Einstein ? Pourquoi vos films sont-ils inspirés de l’art de Fellini ? Vos photos ne devraient-elles pas représenter plus de femmes voilées, de villageois à dos d’âne et d’images de la guerre civile Libanaise ? Des questions multiples pour un message unique. Un jour, un monsieur me l’a lancé franchement et peut-être innocemment : pourquoi ne pas t’amuser avec ton propre patrimoine… (et laisser Goethe tranquille !!!).


 

Nous ne désirons pas nier nos racines, mais affirmer notre présence en tant que réalité vivante : « …le temps présent…nous-mêmes…Chuff, chuff, chuff faisait la machine. Le temps passait…Le changement devait arriver…ou il y aurait eu des yards et des yards de barbe à grand-père, de tricot à grand-maman ».[3] L’art n’est pas une collection d’archives poussiéreuses, un portrait signé Rubens n’est pas une photo passeport. La beauté et le génie des Ménines de Vélasquez ne tient pas à la ressemblance réaliste des caractères représentés. L’affirmation artistique implique un point de vue subjectif, et donc une liberté certaine. La réalité ou le monde peuvent servir comme simples tremplins ou points de départ au pro-jet artistique. Tous les moyens - dont l’utilisation stylistique de la tradition - sont permis. Notre monde moderne, basé sur une ouverture énergétiquement croissante oblige l’individu à l’assimilation rapide d’une multitude très variée de nouvelles esthétiques. Les blues ont apprivoisé les oreilles libanaises tout comme le rythme reggae est devenu habituel pour les européens. Bientôt il y aura plus d’instituts de danse orientale en Angleterre qu’au Liban. Un des meilleurs interprètes de JS Bach (Gould) était Canadien. Une œuvre d’art appartient à toute personne désirant en faire l’expérience et en jouir. Et si la chose qui vous exalte tant n’est pas issue de votre propre entourage ? (« What if the thing transporting you doesn’t come from your neigborhood ! »[4]


 

On ne peut enseigner Shakespeare aux indiens puis leur défendre de l’aimer et de vraiment le comprendre. L’assimilation de l’autre, de ce qui est supposé être différent de nous-mêmes peut s’avérer profonde et vraie, elle ne se réduit pas toujours à une mimique superficielle et vide. Comme nous le savons tous, nous ressentons parfois une sympathie vive envers des personnes éloignées, comme nous pouvons ne point tolérer des parents proches. C’est une affaire de goût et de choix. La liberté implique sélection et choix. Aujourd’hui le monde nous offre des possibilités de diversité croissante, l’univers se fait de plus en plus suggestif. De nombreux américains ont opté pour la cuisine chinoise. « Affinités Sélectives », comme dirait Goethe, chacun selon son propre système nerveux répond Bacon, tous les moyens sont sacrés confirme Kandinsky, lorsque la cause est la bonne.

 

 

Il arrive qu’un artiste, pour des raisons données, conscientes ou inconscientes, préfère utiliser certains moyens ou matériau. Nous considérons toutes les techniques et tous les moyen valables, à part ceux visant spécifiquement la rentabilité matérielle et/ou la popularité. L’idée même de l’art commercial nous semble absurde, contradictoire. Si l’art s’alimente de et vise la liberté, comment concevoir cette liberté si un certain marché impose à priori à l’artiste un style à imiter ? La contrainte et l’art demeurent un couple antithétique. L’art se plie à une nécessité interne.

 

 

Que désire le marché de la culture aujourd’hui ? Qu’un certain « type » d’artiste promeuve un certain « genre » de musique. Nous ne pouvons comprendre (du point de vue artistique) ces catégorisations, puisque l’élément purement artistique d’une œuvre est essentiellement subjectif. La généralité dans l’art est pur bavardage. Dans les rencontres journalières, ça reviendrait à dire beau temps aujourd’hui non ?... sans pour autant prendre la peine d’écouter la réponse. La généralité sert habituellement à habiller l’espace et le temps lorsque l’on n’a rien de bien important à dire. En poussant l’artiste à produire une sorte de collage destiné à plaire le prétendu public, les industries de la culture créent un monde d’affirmations erronées concernant notre identité individuelle ainsi que sociale. Ces mêmes compagnies castrent l’artiste tout autant que le public, la salvation de ce dernier dépendant souvent de l’artiste puisque la plupart des gens sont trop occupés à leur labeur journalier pour prendre le temps de s’occuper de certaines facettes de leur existence. Ainsi que semble le croire David Byrne, l’art devient une simple forme de divertissement. « In my experience, the use of the term world music is a way of dismissing artists or their music as irrelevant to one’s own life. It’s a way of relegating this « thing » into the realm of something exotic and therefore cute, weird but safe, because exotica is beautiful but irrelevant ».[5]Tout en admettant la nécessité ponctuelle du divertissement, nous affirmons que l’art est destiné à un rôle plus élevé. L’artiste est celui à qui incombe la lourde charge de tirer le char de l’humanité vers l’avant et vers le haut. « Si l’art se dérobe devant cette tâche, ce vide ne pourra être comblé, car il n’existe pas d’autre puissance qui puisse remplacer l’art ».[6]


 

Nous remarquons que souvent, les artistes non - occidentaux ayant choisi d’utiliser des modes occidentaux d’expression, de ne pas étaler leur folklore à toute occasion s’offrant, sont mal jugés. De quoi nous accuse-t-on ? Pourquoi sommes-nous sensés coller à notre propre patrimoine et laisser la culture occidentale tranquille ?!



 

On pourrait nous rétorquer : vous êtes en train de perdre vos traditions. Je dirais que ce qui est, réellement, ne peut cesser d’exister, d’une manière ou d’une autre. Aussi, la tâche des différents érudits est bien la recherche, la documentation, la classification et finalement la sauvegarde de nos traditions. Ne leur ôtons pas leur plaisir et leur boulot en nous substituant à eux. Ma deuxième réponse est que les traditions ne sont pas des idées abstraites et fixes. Elles sont à la base des pratiques vivantes et se développent continuellement. Ce qui est figé et fixe est l’histoire. Ne mélangeons pas les genres, l’artiste est loin d’être historien. L’artiste pourrait, s’il le désirait, inclure des éléments traditionnels au sein de son langage. Béla Bartok par exemple, a su capter l’essence même d’un certain folklore tout en insufflant à ce dernier une originalité et une âme toutes singulières. L’usage artificiel et contraint des traditions reviendrait à une prostitution et une falsification d’un passé qui nous semble si respectable.



 

Sommes-nous implicitement accusés de vol ? (la même accusation pourrait s’adresser aux occidentaux expérimentant avec la musique orientale). La culture, l’information, l’éducation…l’art, font partie de ces choses qui, une fois au monde, offertes à l’humanité, appartiennent à tous ceux désireux de les approfondir et se les approprier : une fois données, elles ne peuvent être reprises.  Nous espérons qu’il en sera fait bon usage.



 

Identification au gagnant ? En psychanalyse le phénomène s’appelle indentification à l’agresseur, mais nous désirons demeurer positifs. Il est concevable que certains artistes orientaux ressentent le désir, conscient ou pas, de ressembler aux occidentaux, ou à  une certaine image courante du gagnant. Pouvons-nous leur reprocher cette faiblesse toute humaine ? Notre tâche ici est de défendre la liberté d’expression et non de soumettre les artistes à une analyse psychologique. Il a souvent été dit que le génie de Beethoven était directement lié à une mauvaise relation de ce dernier avec son père, que le charme de la voix et de l’interprétation de Billie Holiday était dû à un mode de vie particulièrement difficile, et le style d’écriture novateur de Virginia Woolf une conséquence d’abus familiaux subis par elle. Je vous fais remarquer que le monde abonde de personnes malheureuses aux vies problématiques, qui parfois chutent dans la maladie psychique, sans avoir fait preuve de génie artistique.   Si donc certains artistes pâtissent d’une crise identitaire, souhaitons-leur une guérison rapide, mais ne jugeons pas la qualité de leur travail basés sur des histoires de vie.



 

En conclusion, je me demande si un « style » exprime nécessairement une manière particulière, spécifique d’être. Pouvons-nous exprimer des affects semblables utilisant des « moyens » différents ? Certaines « idées » vont-elles plus spontanément et logiquement avec certaines « traditions » ? Certaines traditions impliquent-elles des points de vue particuliers tandis que d’autres styles voient le monde sous d’autres angles ? Pouvons-nous, pour nous exprimer, utiliser des vocabulaires du passé sans risquer de tomber dans le désuet ? La relation entre forme et contenu artistiques est complexe et fait l’objet de multiples débats. Certains chercheurs modernes affirment que l’art n’exprime aucun contenu. Hanslick, fameux musicologue, avance que : « Il n’existe aucune relation universelle, déterminable, entre un affect donné et une forme musicale ».[7] Néanmoins, nous, en tant que public, semblons généralement nous accorder pour décider de la tristesse ou la gaieté émanant d’un morceau entendu. Je dis bien généralement, ou d’une manière basique, puisque les affects/pensées sont chacun une entité singulière. Il n’y a pas deux tristesses parfaitement identiques. La terminologie reste, du moins partiellement, nominale. Ceci dit, la technologie s’étant nettement sophistiquée au cours des ans, nous sommes en droit de nous demander s’il en est de même pour les sentiments ou affects. Des penseurs comme Bergson et Kandinsky semblent croire que si le temps n’est pas un simple contenant, et dans ce cas-là inutile, que si la vie implique une visée, de nouveaux affects/pensées sont en continuelle émergence et nous guident vers des cimes de plus en plus subtiles. La vie ne serait pas une série de répétitions morbides. Cela signifie-t-il que les traditions en tant qu’histoire sont mortes et devraient être rejetées, que nous ne pouvons plus jouir de la 9ème symphonie de Beethoven et devons cesser de l’écouter ? Pas vraiment. Ce qui a été demeure, vivant dans notre mémoire et formant la force qui nous pousse vers l’avant. Alors, comment ce mariage entre passé et présent, s’il existe, et nous affirmons qu’il est existe toujours en tant que mémoire, fonctionne-t-il ?


 

Dans son article Vers une métapsychologie de la création,[8] le psychanalyste Didier Anzieu différencie entre la création artistique, et ce qu’il dénomme simple créativité. Tandis que la création implique angoisse et responsabilité puisque l’artiste passe par une phase de destruction avant de pouvoir foncer dans des chemins inédits, la créativité, elle, se contente de re-disposer des éléments déjà présents. En vue de satisfaire les marchés courants de la culture, maints artistes se trouvent obligés de sacrifier le sublime pour s’adonner à une joliesse superficielle, à une re-disposition plus ou moins élégante d’éléments familiers à l’oreille du public. A qui revient la faute ? Le marché reflète-t-il justement le désir du public, ce dernier étant généralement accusé par les maisons de production autant que par les artistes d’ignorance et de manque de subtilité. Quoi qu’il en soit, ne sommes-nous pas, artistes, responsables d’initier le public à plus de finesse ? Nous avouons que cette tâche devient souvent impossible à réaliser, vu que notre survie biologique ne pourrait être totalement abolie de l’équation.


 

La situation décrite peut se mouvoir en cercles. Ce serait injuste et non constructif de blâmer univoquement un des partis concernés. Nous considérons simplement que prendre conscience de certains problèmes est une démarche positive vers la solution.

 

Nous laisserons donc chacun vaquer à ses propres méditations et activités (artistiques), chacun selon son propre système nerveux, sachant que les différentes facettes de notre personne – qui on est, qui on pense être, qui on désire être, qui on est perçu comme étant- demeurent difficilement conjugables. Je vous dirai ce que mon ami Smith aimait souvent me dire : « A l’unité de tous et l’intégrité de chacun ! ».  



 

Intervention présentée au cours de la conférence   Liberté de l'Expression da la Musique au Moyent Orient, organisée par la Fondation Heinrich Böll - Bureau du Proche Orient, Freemuse et 'association Irab pour la Musique Arabe.


 

Joelle Khoury  est une compositeur libanaise, une pianiste et un professeur de piano au Conservatoire national libanais.



[1]Sylvester, Entretiens avec Francis Bacon, Genève, Skira, 1996

[2]Walid Gholmieh, chef d’orchestre, compositeur et président du Conservatoire National Libanais a été invité a créer une de ses symphonies classiques a l’étranger. Après le concert, quelqu’un lui demande pourquoi Gholmieh n’a pas inclus de oud dans son orchestration, sur quoi ce dernier a rétorqué : je le ferai quand vous  inclurez vous-mêmes la balalaïka (sans aucune prétention de condescendance envers les musiques folkloriques).

[3] Virginia Woolf, Between The Acts, Vintage

[4] David Byrne, I Hate World Music, The New York Times, 3 Octobre, 1999

[5] David Byrne, I Hate World Music, The New York Times, 3 Octobre 1999

[6]Kandinsky, Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier.

[7]Braun, A propos d’Edward Hanslick: le fond et la forme en musique, in Cahiers des seminaries de philosophie #4.0

[8]Anzieu, Vers une métapsychologie de la création, in Psychanalyse du genie créateur, Paris: Bordas.

 

 
 

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