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C’est à titre personnel que je m’adresse à vous. Je n’exprime pas nécessairement l’opinion d’un gouvernement que j’ai quitté, ni celle d’une organisation internationale pour laquelle j’ai travaillé ou continue de le faire.
Notre région passe par un état de trouble que nul n’ignore. Les événements marquants, les changements simultanés, la transformation de la superpuissance de soutien de la stabilité en apôtre du changement, sans compter les plaies ouvertes à Gaza, à Nadjaf, au Darfour et j’en passe, tous ces éléments inquiètent les âmes, sollicitent les esprits et troublent les décisions. Ce sont précisément là les signes du passage d’un état à un autre, que nous espérons meilleur, mais dont nous craignons qu’il aggrave notre situation. Il semble que nous soyons tous passés d’une situation de prise d’initiatives à une autre, de réceptivité. D’interlocuteurs, nous sommes passés au banc des accusés. Nous étions négociateurs ; nous évitons à présent les problèmes. Nous cherchions à influencer l’autre ; nous nous contentons à présent d’une tentative timide de limiter son influence sur nous.
À partir de là, précisément, le premier défi auquel nous faisons face est celui de la clarté de la vision. Or la vision ne saurait être claire si les événements qui se succèdent dominent notre esprit. La vision ne saurait être claire si nous ne considérons pas la radicalité des changements qui nous frappent et que nous nous arrêtons à leur apparence, leur marge ou ce qui y n'est pas essentiel. La vision ne saurait être claire si la crainte de l’influence qu’exercent sur nous l’opinion et la volonté d’autrui nous mène à reconnaître de manière précipitée notre incapacité à influer, à prendre des initiatives et à agir.
La clarté de la vision nécessite au contraire que nous observions ce qui nous arrive. Personnellement, j’y vois les jalons d’un projet de tutelle sur nos États et nos sociétés. D’aucuns ont décidé qu’après des décennies d’indépendance, nous avions échoué à diriger nos affaires conformément à leurs intérêts ou de manière adaptée aux changements en cours dans le monde. Ils ont donc décidé d’intervenir directement dans les affaires de la région pour accélérer un changement vers lequel nos États n’avaient pas su pousser, ou qu’ils avaient été lents à appliquer au moment où ils avaient prétendu être convaincus de sa nécessité.
En effet, l’intervention militaire directe, l’occupation militaire à long terme, le contrôle des transferts de fonds, les conseils diplomatiques et les pressions politiques sont unis par un seul et même lien : l’installation d’un système de tutelle sur une région désormais accusée, non seulement d’être à la traîne quand il s’agit de suivre le rythme international, mais aussi d’exporter la violence jusqu’aux rues de New York, de Madrid et de Bali, et d’échouer à résoudre les conflits, modifier les politiques ou changer les dirigeants.
Je suis convaincu que si nous formions une marge reculée de cette terre, une région isolée, un territoire pauvre et anéanti, nul n’aurait encouru les dangers inhérents à la tentative de nous mettre sous tutelle. Mais le sort a voulu que notre région soit située au carrefour de trois continents et sur un axe de communication sensible. Il a également voulu que notre région recèle des réserves de gaz et de pétrole dont il n’est nul besoin de rappeler l’importance. Troisièmement, il a voulu que trois grandes religions soient issues de chez nous ; ainsi le juif de New York, le chrétien de Rome ou encore le musulman de Kualalumpur se sentent personnellement concernés par ce qui nous arrive, alors que l’on détourne le regard d’autres régions privées de cette charge symbolique qui se dégage de Béthleem, de Jérusalem, de la Mecque, de Médine, de Machhad et de Nadjaf.
C’est là l’essence de notre crise actuelle : par nos religions, notre pétrole et notre position sur la mappemonde, nous représentons pour le vaste monde beaucoup plus que nous n’en pouvons supporter. C’est pourquoi il ne nous laissera pas en paix ; au contraire, il nous a observés au microscope et cherche aujourd’hui à nous mettre sous un genre de tutelle. Qui détient ces richesses matérielles ou symboliques, et ne les gère pas conformément à l’opinion du plus fort, verra ce dernier venir faire lui-même ce qu’il n’a pu nous convaincre de faire par nous-mêmes.
Premièrement : que nous veut le plus fort ?
Que nous veut le plus fort et que nous prépare-t-il réellement ? Il veut d’abord nous voir accepter de reconsidérer le principe de la souveraineté nationale, non par volonté d’agression dans l’absolu, mais parce que le concept de souveraineté a changé après la fin de la Guerre Froide, et qu’il estime que les pays du Tiers-monde en ont plus que bénéficié, essayant de l’absolutiser dans les domaines politiques, économiques et sociaux et profitant ainsi de la concurrence que se livraient les deux pôles pour obtenir leur soutien. Mais depuis l’effondrement de l’Union Soviétique, les différents pays occidentaux essaient de d’affaiblir le contenu de la souveraineté et de limiter le monopole des États sur leur peuple – États qui agissent à leur guise et disposent de leurs ressources à leur convenance. Les Européens ont dépassé le principe de la souveraineté en faveur de leur union dans l’industrie et l’agriculture, jusqu'à arriver à l’union monétaire. Quant aux Américains, ils renforcent leur attachement à leur souveraineté et s’accordent le droit de passer outre celle des autres. En outre, les différentes manifestations, de plus en plus rapides, de la révolution de l’information contribuent à réduire le concept de souveraineté et de contrôle des frontières. De même, le système du marché réduit graduellement le contrôle de l’État sur l’économie, et par conséquent sur la société. Le transfert rapide des capitaux, des idées et des informations mène aussi au même résultat, de sorte qu’aux yeux de beaucoup, la souveraineté ne signifie plus tant le contrôle d’une étendue de terre que le droit d’avoir une place à l’une des tables, ouvertes en plus d’un lieu, de négociations des affaires mondiales.
A cette transformation conceptuelle vient s’ajouter une autre, consistant à considérer le terrorisme, non comme un moyen auquel ont eu recours divers groupes dans l’histoire, mais comme un genre d’ennemi existant en soi, ainsi qu’existait le communisme auparavant. Par conséquent, nous sommes invités non seulement à accepter une définition « écrémée » de notre souveraineté, mais aussi à prendre, vis-à-vis du terrorisme, une position vers laquelle nous sommes traînés de force. Car qui n’est pas contre lui en est nécessairement complice. Naturellement, nul d’entre nous n’approuve le terrorisme, mais nous aimerions nous entendre d’abord sur la définition du terroriste. Cependant notre participation à la définition du terrorisme se heurte à des obstacles, le plus important étant la mainmise du pôle le plus fort sur le droit d’établir lexiques et glossaires, ainsi que sa mainmise sur le droit de déterminer les moyens radicaux pour combattre ce phénomène et de définir notre rôle dans cette guerre. Il s’octroie également le droit d’appliquer sélectivement le droit international dans cette guerre totale. Ainsi, les accords de Genève ne sont pas appliqués à Abou Gharib, voire pas même acceptés dans leur principe à Guantanamo, et la guerre préventive (je ne dis pas d’anticipation) est désormais légitimée malgré son illégitimité.
En résumé, quiconque appelle à étudier les circonstances réelles menant à la violence se voit accusé de justifier le terrorisme, et quiconque critique précisément Israël est soupçonné d’antisémitisme. Quant à la troisième transformation conceptuelle, elle a trait aux moyens de la puissance. Si la souveraineté est devenue relative, et si nous sommes accusés de permissivité ou de complicité avec le terrorisme, l’Occident ne nous permettra pas de détenir des armements développés, soit parce que nous sommes des États renégats qui allons mal les utiliser, soit parce que nous sommes des États faibles qui les laisserons parvenir aux mains des terroristes. C’est ainsi que la reconsidération du concept de souveraineté mène à celle de la détermination de nos besoins de défense, lesquels seront nécessairement complémentaires à l’effort militaire qu’exige l’instauration du système de tutelle sur la région.
Deuxièmement : l’embarras des Arabes et les obstacles
Au milieu de ces changements conceptuels, nous nous voyons invités à nous réformer rapidement – ce que nous avions beaucoup tardé à faire. Or tous les Arabes ressentent un certain embarras face à ces invitations pressantes. Car les régimes répugnent à entreprendre des réformes qui mettraient en jeu leur existence à venir. Et les gens, tant les partisans du pouvoir que les membres des diverses oppositions, n’applaudissent pas une réforme à laquelle il est appelé de l’extérieur, qui ignore leurs préoccupations patriotiques et nationales supérieures, ou qui croise des invitations claires à étendre le Traité de l’Atlantique Nord vers notre région de manière à former le cadre institutionnel d’une tutelle sur elle – une réforme qui fait subir à tous les conséquences des actions de certains. Cet embarras global est loin d’être atténué par l’insistance de l’Occident à se cacher derrière le rapport sur le développement arabe sous prétexte que c’est un diagnostic arabe de notre situation, encore moins par la pression sur le Sommet Arabe, auquel il est interdit de se réunir avant d’avoir adopté un discours réformiste dont la fonction est de légitimer le projet de tutelle en lui donnant une sorte d’enracinement factice, afin que les pressions extérieures paraissent être, à l’avenir, une réponse favorable à des appels venus de la région et invitant le plus fort à y diriger le processus de réforme.
C’est pourquoi nous voyons à présent les réformateurs parmi nous se plaindre de ces pressions extérieures persistantes au lieu de s’en réjouir ou de les considérer comme un soutien dans leur longue lutte pour le changement. Nombre de réformateurs partagent désormais la méfiance des régimes en place vis-à-vis de ces invitations, non en raison de leur contenu, mais eu égard à l’atmosphère équivoque qui les entoure. Je suis persuadé que le différend essentiel réside dans le fait de poser les questions permises et celles interdites. Au lendemain des événements du 11 septembre, les néo-conservateurs ont mené, en Amérique, une campagne refusant de poser les vraies questions sur le développement du terrorisme. Ils essaient de rechercher des raisons culturelles profondes du conflit avec l’Occident au cœur de la religion musulmane et de l’histoire arabe, sous un même signifié : « Pourquoi nous haïssent-ils ? ». Le plus important, dans une telle question, c’est qu’elle passe sous silence les politiques américaines précises qui suscitent la colère des Arabes, comme si la haine envers l’Amérique faisait organiquement partie de notre culture quel que soit le comportement du gouvernement américain.
Mais nous savons que ce diagnostic n’est pas vrai. Et nous savons l’éblouissement, largement partagé dans nos sociétés, face à l’Occident, à son développement et sa supériorité, et précisément face aux États-Unis. Mais nos reproches sont liés à des prises de position et des politiques précises adoptées par les États-Unis et que nous voulons voir changer. C’est pourquoi la bataille de la conceptualité, autour de la question centrale sur ce qui s’est passé le 11 septembre et pourquoi, fait rage. Et alors qu’une partie du monde soutient l’invitation américaine à une réforme chez nous, nous remarquons un différend conceptuel de plus en plus profond entre l’Europe et l’Amérique sur les moyens de traiter le terrorisme. Nous constatons également, de la part de la Chine, de l’Inde et du Brésil, des positions refusant que la limitation de la souveraineté des États soit considérée comme facile. Nous sommes désormais nombreux dans le monde à dire que le terrorisme fondamentaliste n’est pas comme le communisme, et qu’il est par conséquent incapable d’unifier le camp occidental sous l’égide américaine comme c’était le cas durant la Guerre Froide.
Mais l’obstacle absolument majeur qui nous retient, régimes et peuples, de suivre cette vague de réforme exportée, c’est la précarité de l’autorité morale chez l’exportateur. Car celui qui nous invite à passer rapidement à l’autorité de la loi, à la vie démocratique et au respect des droits de l’homme devrait être, comme l’épouse de l’empereur, au-dessus de tout soupçon, pour que ses invitations trouvent l’écho attendu. Mais une grande puissance qui invite à respecter les droits de l’homme, et dont les forces armées agissent comme elles l’ont fait à la prison d’Abou Ghraib, est dépourvue de toute autorité morale. Une grande puissance qui nous invite à respirer les brises de la liberté alors qu’elle interdit l’application des accords de Genève sur les prisonniers du camps de détention de Guantanamo est dépourvue de toute autorité morale. Une grande puissance qui nous invite à respecter le droit international et qui se permet de passer outre l’opinion de la majorité des membres du Conseil de sécurité, et qui refuse de ratifier la mise en place d’une cour pénale internationale et le Protocole de Kyoto, est dépourvue de toute autorité morale. Une grande puissance qui nous empêche d’avoir des armements modernes et qui se permet de retirer sa signature des accords en vigueurs relatifs à la limitation des armements évolués est dépourvue de toute autorité morale. Une grande puissance qui lance des campagnes successives contre certains pays arabes alors qu’elle complote avec leurs ambassadeurs à Washington est dépourvue de toute autorité morale. Une grande puissance qui nous invite à la liberté d’expression, et qui fait ensuite porter aux médias arabes la responsabilité de ce qui se passe à Gaza et à Faloudja est dépourvue de toute autorité morale. Et une grande puissance qui reconnaît à Israël le droit d’assassiner les dirigeants palestiniens l’un après l’autre, et de construire un mur qui envahisse les villages et les orangeraies de Cisjordanie est dépourvue de toute autorité morale.
En effet, celui qui appelle à la réforme chez autrui devrait être lui-même au-dessus de tout soupçon, et c’est là précisément le fond de la question. C’est ce qui m’amène à reconnaître, d’une part, que la pression américaine relative à la réforme ne cessera pas, et d’autre part, qu’elle fera face à des obstacles difficiles. Car Georges Bush ne ressemble en rien à ses prédécesseurs Woodrow Wilson en 1919 ou Dwight Eisenhower en 1965. Et selon l’opinion majoritaire dans nos rangs – tant parmi les partisans du pouvoir que les opposants – il a beaucoup à faire pour se réformer lui-même afin de devenir convaincant dans son invitation à réformer les autres. Et je suis persuadé que cette bataille éthique, culturelle et politique ne prendra pas fin, qu’il perde ou qu’il remporte les élections en automne. Demeurerons-nous donc dans cet embarras et ces plaintes? Continuerons-nous d’osciller entre une réforme imposée et une autre refusée, ou y a-t-il une troisième voie qui s’ouvre à nous ?
Quelles que soient les invitations de l’extérieur à la réforme, et quels qu’en soient les résultats, nous devons nous arrêter un instant et saisir la leçon. Car nous sommes les descendants de Kawakibi qui a poussé à la tyrannie il y a un peu plus d’un siècle, et ceux de Salama Moussa qui a œuvré pour la modernisation et la liberation de la femme. Nous sommes les héritiers d’un mouvement ambitieux de renaissance arabe [nahda] qui nous a portés au seuil de l’indépendance nationale Si durant les quelques décennies passées nous avons fermé les yeux plus que nécessaire sur l’urgence du changement, cela ne signifie pas que nous découvrons juste notre besoin de nous réformer, parce qu’une grande puissance s’est mise à nous en parler et nous appeler à le traiter.
C’est pourquoi nous ferions mieux de revenir au patrimoine de notre renaissance [nahda] et de nous en inspirer pour une réforme neuve, globale, vaste et ambitieuse, que je place sous un seul titre : la formulation d’un nouveau contrat social entre l’État et la société – un contrat qui ne renierait pas le patrimoine de notre renaissance ni ne menacerait notre identité, mais qui nous sortirait de notre léthargie et nous ferait entrer de pied ferme dans ce siècle nouveau. Au lieu de nous distraire à inventer un discours de réforme creux qui ne changerait rien à notre situation mais suffirait à réduire les pressions extérieures sur nos gouvernements, examinons plutôt de manière autonome et courageuse le contenu de la réforme dont nous avons besoin et qui nous conviendrait. C’est ce que je m’apprête à faire à travers dix équations que j’estime constituer le contenu d’un nouveau contrat social arabe – un contrat jaillissant de chez nous, renforçant donc notre position dans le monde plutôt que de constituer une nouvelle forme de notre aliénation.
Troisièmement : les dix équations
Je remercie donc ceux qui m’ont donné l’occasion d’aborder ce contenu devant un congrès qui travaille sur la réforme fiscale en particulier. En effet, l’impôt constitue l’essence et le cœur du contrat social. Il est du devoir du citoyen de s’en acquitter et celui de l’État de bien en distribuer la charge et, par conséquent, de bien en redistribuer les revenus. L’impôt est donc un pilier essentiel et concret de ce contrat, dont j’espère que nous commencerons à reconstruire suivant dix équations :
La première équation exige que nos gouvernements sortent de leur impasse grandissante entre le marteau des pressions extérieures et l’enclume des sociétés.
A chaque fois qu’ils ont dû choisir entre se soumettre à la pression extérieure et tirer leur force de leurs sociétés, la majorité de nos régimes se sont appliqués à préférer céder face aux autres plutôt que face à leur peuple. Nous devons donc commencer par renverser cette équation et nous montrer vigilants, car désormais, les États sont essentiellement puissants, non par leurs armes, leur pétrole ou leurs alliances extérieures, mais par le niveau de cohésion de leurs sociétés et le degré d’entente entre l’État et la société sur les intérêts supérieurs de la patrie. Ainsi, le contrat accorde nécessairement à l’État des droits sur la société, pour la protection de l’indépendance politique, financière et culturelle ; mais il impose également à l’État le devoir de considérer la société comme un partenaire, qui a le droit de lui demander de rendre compte de ses choix, et qui a aussi le droit de changer ses dirigeants si elle l’estime nécessaire.
Nous avons vu des États faire d’immenses concessions à l'étranger en échange de la protection de leurs régimes. Ce phénomène s’est répandu dernièrement, les exemples se sont multipliés et les concessions accrues. Allons-nous donc continuer de la sorte, ou comprendrons-nous que l’étranger obtient ces concessions douloureuses sans pouvoir – ni même peut-être vouloir – offrir une véritable garantie de pérennité du régime? Nous est-il désormais si facile de renoncer à de vastes éléments de notre souveraineté pour ne pas accorder à nos sociétés le moindre degré de participation véritable? Est-ce que la soumission aux exigences de la grande puissance, voire parfois à celles d’Israël, nous est désormais plus facile que l’adoption de la démocratie, de la participation politique et du respect des droits de nos peuples ?
C’est la première équation qui nécessite, avant toute autre, un profond renversement conceptuel. Car la confiance entre l’État et la société, qui a connu durant les quelques décennies passées une grave diminution suivant tous les critères disponibles, cette confiance sans l’appui de laquelle nulle réforme fiscale ne saurait réussir, ne pourra être renforcée que si chaque citoyen sent que son État n’a plus recours à l’appui extérieur pour continuer de disposer de son sort et qu’il a, au contraire, commencé à puiser sa force de sa société pour résister, avec et par elle, aux projets de domination, de tutelle et d’ingérence.
La deuxième équation vise à construire un espace arabe puissant que nul ne considèrerait comme menaçant son indépendance ou son existence.
Les différences sont grandes entre le processus d’unification européenne et les projets d’unification arabe. Mais nous devons reconnaître que nous avons échoué à établir une ligue arabe véritable, pour une raison essentielle peut-être, qui tient à l’ampleur de nos ambitions. Les Européens ont suivi deux voies progressives : la première, horizontale, d’un élargissement progressif de 6 à 9, 12, 15 puis 25 ; la deuxième, verticale, ou sectorielle, commençant par le fer et l’acier, puis l’agriculture, le taux de change, l’unification monétaire et enfin l’unification des visas. Nous avons effectué un élargissement horizontal, avec l’indépendance de chacun de nos États mais nous en avons trop demandé dès le premier jour. Nous ne sommes donc pas parvenus à l’unification réclamée par les Nationalistes, ni à l’organisation régionale efficace à laquelle aspiraient les Régionalistes. Cela est peut-être dû au fait que nos États demeurent fragiles au point de s’agripper à tous les collets de la souveraineté, alors que les pays d’Europe sont suffisamment anciens pour avoir consommé leur souveraineté jusqu’à la lie ; ils sont désormais prêts à en sacrifier certains constituants au profit d’une union supérieure.
Cette voie nous est toujours ouverte. J’ajouterais presque qu’aujourd’hui, avec l’intensification des pressions internationales sur nous, nous avons plus que jamais besoin d’assimiler l’idée que l’établissement d’un marché arabe commun, et d’une ligue arabe efficace et capable d’initiatives, ne constitue plus un danger pour l’indépendance d’aucun de nos états, ni une réduction de leur marge d’action, mais au contraire, une des conditions de défense de cette indépendance. Je sais qu’il s’agit là d’un renversement conceptuel que la plupart de nos régimes sont encore incapables d’accepter. Mais les expériences en Europe, en Asie et en Amérique latine montrent désormais clairement que l’indépendance individuelle n’est plus un choix réaliste et que la signification nouvelle de l’indépendance exige l’appartenance à un regroupement régional efficace. Pour mesurer la distance qui nous sépare de cette nouvelle équation, nous devons nous souvenir que nos dirigeants n’en discutent pas la validité et la fausseté, mais qu’ils considèrent toujours que la simple réunion de leur sommet constitue un véritable exploit.
La troisième équation est entre les pays pétroliers et les pays de la sécheresse.
L’idée répandue était que le pétrole avait divisé les Arabes en riches et en pauvres, alors qu’ils vivaient auparavant dans des conditions similaires. Cela est vrai, mais jusqu'à un certain point. Un jour viendra où nous reconnaîtrons au pétrole le mérite d’avoir stimulé la seule situation réussie de complémentarité arabe, par la création d’un marché de travail unifié sur toute la scène arabe. Des dizaines de milliers d’Egyptiens, de Syriens, de Libanais et de Tunisiens ont en effet travaillé dans des pays qu’aucun d’entre eux n’aurait même pensé visiter, comme la Libye, l’Arabie Saoudite ou l’Irak. Parallèlement à cela, 300 à 400 milliards de dollars sont sortis des pays pétroliers vers les pays exportateurs de main-d’œuvre au cours du dernier quart de siècle. Montrez-moi une seule situation de complémentarité similaire. Vous n’en trouverez pas ! Mais la réalité nous contraint à reconnaître que cet exploit sans précédent est désormais menacé en raison des politiques d’embauche accélérée de main-d’oeuvre locale dans les pays pétroliers, ainsi que du ressentiment envers des diasporas ouvrières dans plus d’un de ces pays, ou de l’embauche d’une main-d’œuvre non arabe, sous prétexte qu’elle menace moins la sécurité.
Je conçois que le marché du travail, tout comme le marché du pétrole, soit devenu mondial de par sa nature. Mais au cœur de tout nouveau contrat relatif à la question de l’identité, les pays pétroliers doivent se demander réellement s’il est de leur intérêt à long terme de considérer la main-d’œuvre comme une marchandise ordinaire que l’on peut louer, acheter ou vendre. Ils doivent se demander si les pays exportateurs de main-d’œuvre seraient incapables, dans des circonstances déterminées, d’utiliser leurs diasporas à des fins qui leurs sont propres. Ils doivent s’interroger sur le coût élevé qu’ils seront amenés à payer suite aux pressions relatives aux droits de l’homme et à l’approche de leur application dans l’intérêt de la main d’œuvre qui afflue. Ils doivent finalement se demander ce qui va leur rester si le territoire est le leur et que le peuple ne l'est pas. Quant aux pays exportateurs de main-d’œuvre, il est grand temps pour eux de se demander s’ils ont préparé leurs citoyens à une véritable concurrence avec les États du monde, pour qu’ils puissent obtenir, par leur mérite, les postes disputés dans les pays pétroliers. Ne sacrifions pas, par étroitesse de vue, ni d’un côté ni d’un autre, ce grand exploit - celui d’un marché de travail arabe complémentaire qui s’est développé spontanément depuis un demi-siècle, mais dont la poursuite se trouve à présent menacée par nos politiques irréfléchies.
La quatrième équation vise un équilibre innovateur entre la réforme arabe et la considération de la particularité de chacun de nos pays.
S’il est une leçon à tirer de près d’un demi siècle d’indépendance, c’est que les courants qui ont cherché à fixer une couleur unique - royaliste ou républicaine, capitaliste ou socialiste, libérale ou révolutionnaire, laïque ou islamique -, ont tous échoué. Nous ne devons pas nous attendre à ce qu’une seule couleur prévale sur 22 unités politiques arabes dans un proche avenir. Cependant, si nous faisions un certain nombre de réformes indispensables, même de manière différente d’un pays à l’autre, nous pourrions atteindre une situation comparable à cette ressemblance étonnante entre les systèmes de près de 25 pays qui constituent désormais l’Union Européenne. Je suis persuadé que beaucoup ont échoué dans leur tentative d’établir une grande ressemblance entre les systèmes arabes comme point de départ de leur rapprochement, alors que c’est le contraire qui est vrai : la ressemblance est en effet une sorte de résultat naturel de processus diversifiés sur la période des une ou de deux décennies prochaines – processus qui prennent en considération les circonstances locales, puis avancent dans la réforme sans atermoiements ni retard, pour découvrir un peu plus tard que la plupart des remèdes à la majorité des maux sont les mêmes, et que les prétendues énormes différences entre eux ne sont que des discours d’entités cherchant à légitimer leur existence.
La cinquième équation exige d’établir un nouvel équilibre entre les droits des individus et ceux des communautés.
La démocratie occidentale s’est fondée en premier lieu sur la libération de l’individu des cadres de l’Eglise, puis de sa communauté de naissance, jusqu'au transfert de son allégeance à la communauté nationale exclusivement. Pareil processus historique n’a pas eu lieu dans nos pays. Nous ferions erreur si nous acceptions d’importer le système démocratique sans comprendre la philosophie individualiste sur laquelle il se fonde, au moment où les individus dans nos sociétés se réfugient toujours derrière leur famille, leur clan et leur communauté religieuse pour obtenir appui et aide dans les différents aspects de la vie. C’est ce qui explique l’échec des régimes autoritaires arabes dans leur tentative d’éliminer de force les allégeances traditionnelles quelles qu’elles soient. Un jour viendra peut-être où la modernité s’enracinera dans nos pays à un point tel que l’individu se libèrera de toute allégeance autre que celle envers sa communauté nationale. Mais ce jour ne me semble pas proche. C’est pourquoi nous devons œuvrer à établir un équilibre innovateur entre, d’une part, le droit de l’individu de se libérer de ses allégeances traditionnelles – en ne l’y enfermant pas ni ne l’obligeant à s’y réfugier - sans, d’autre part, le priver de son droit de continuer à jouir de son appartenance à une famille, une tribu ou une communauté religieuse. Si, au Liban, nous avons fait prévaloir l’institutionnalisation des allégeances partielles sur l’intérêt de l’État, nous avons également nui à l’individu, en le cantonnant malgré lui dans son identité communautaire, qui ne signifie pas toujours grand-chose pour lui. Ailleurs qu’au Liban, les allégeances traditionnelles éliminées arbitrairement réapparaissent dès que le citoyen perçoit l’affaiblissement de l’Etat, comme c’est le cas aujourd’hui en Irak. Je suis conscient de la difficulté de trouver un juste équilibre entre le droit de l’individu d’appartenir à une communauté partielle et son droit de s’en libérer. Cependant, il n’y a pas, pour nous, d’échappatoire à trouver cet équilibre, tant dans nos législations et nos lois électorales que dans notre statut personnel, si nous voulons vraiment sortir de cet état d’oscillation épuisante entre ceux qui chantent les louanges de la tradition jusqu’à l’ennui et ceux qui sont éblouis par l’Occident jusqu’à la bêtise.
La sixième équation vise à établir un nouvel équilibre entre la logique de l’État et celle du marché.
Dans nos pays, l’État et le marché étaient dans un perpétuel conflit que nombre de pays arabes ont connu, non seulement en raison de la domination de l’État sur le marché, mais aussi en raison d’un genre de nationalisation de l’économie, des services sociaux, de l’éducation et de la culture, voire même de la simple pensée. Le monde nous invite aujourd’hui à réparer cette erreur, ce qu’un certain nombre de nos États a déjà entrepris, à des degrés divers de réussite et de persévérance. Mais un équilibre nécessaire est aussi pressant ici. Je comprends la privatisation des différents secteurs de production, mais il serait précipité que l’État se dégage entièrement de ses responsabilités sociales, abandonnant non seulement le transport, la communication, l’industrie et l’agriculture, mais aussi l’éducation, la santé et [la politique des] naissances. Si l’on examine les deux décennies d’ajustement financier passées, on se devra de reconnaître que nos sociétés ont connu des niveaux plus étendus, mais pas nécessairement supérieurs, d’éducation, et une amélioration de l’espérance de vie ; mais les taux de pauvreté et de chômage, ainsi que les différences entre les niveaux de revenus se sont aggravés de manière effarante. De nombreuses classes moyennes ont senti qu’en adoptant les conseils du Fonds Monétaire, et en se déchargeant progressivement des responsabilités démesurées qu’il avait assumées auparavant, l’État avait rompu le contrat social établi dans les années 1950 et 1960. Oui, ces classes ont ressenti un genre de désistement de l’état, sinon une trahison. Elles ont exprimé leur colère par des mouvements citadins sanglants pendant toutes les années 1980, au Maroc, en Tunisie, en Egypte, en Algérie ou en Jordanie. Certains se hâteront de vous dire que ces soulèvements citadins ont cessé. Et ils ont réellement cessé, mais de manière fausse et avec un genre de colère réprimée contre l’État. Nous avons donc vu ces milieux exprimer leur frustration en se ralliant à des courants extrémistes ou en inventant des genres évolués d’agression contre les biens et propriétés de l’État. Leur relation avec l’État est devenue équivoque, tantôt exigeant le retour à la protection d’antan, qui ignorait complètement l’intérêt de l’esprit individualiste, tantôt comptant sur les associations caritatives, religieuses ou partisanes. Je suis persuadé que cette situation n’est pas du tout saine, et que l’État devrait se dégager, non seulement de cette relation paternaliste démesurée qui était la sienne à l’égard de la société, mais aussi de cette guerre froide qui les oppose actuellement. Les régimes arabes à l’économie dirigée ont rompu unilatéralement leur précédent contrat social avec la société, et sont ensuite parvenus, avec les moyens de sécurité et de répression dont ils disposent, et avec la fragilité de l’organisation civile et syndicale de la société, à étouffer les objections de la société à cet abandon unilatéral du contrat précédent entre eux.
Y a-t-il eu un nouveau contrat ? Pas vraiment. Par conséquent, je n’écarte pas la possibilité d’un retour à des revendications sociales qui pourraient parfois prendre une tournure violente, surtout si le fossé continue de se creuser entre richesse et pauvreté dans nos sociétés, comme c’est le cas depuis près de deux décennies.
C’est ce qui me conduit à la septième équation, qui vise à créer un équilibre entre le besoin naturel de l’État d’imposer une réglementation, notamment fiscale, à l’ensemble des éléments de la production économique, et à l’existence d’un secteur économique non officiel, voire même illégal, au sein de nos sociétés.
Je ne vous parlerai ni de le village de Maccawi ni des larges zones chaotiques au cœur de nos villes et de leurs banlieues, mais la nécessité de se débrouiller a poussé de larges tranches de nos sociétés à adopter une politique de grignotage méthodique de l’autorité de l’état, à travers la multiplication et l’élargissement des activités économiques non prises en compte dans les calculs fiscaux en vigueur. Il est normal que les ministres des finances cherchent à intégrer cette activité spontanée au cycle économique, et essayent d’y mettre un terme quand elle enfreint la loi. Mais précisément dans ce domaine, ils ont besoin d’un nouveau contrat entre l’État et la société, aux termes duquel l’État assume la facture de l’intégration de cette économie parallèle (qui constitue entre le quart et la moitié du produit national dans plus d’un pays arabe) au cycle économique général, en assurant des opportunités d’emploi, des assurances sociales, des logements, une éducation et des formations aux personnes lésées, afin de les convaincre de l’intérêt d’exposer au grand jour leur activité productive.
En huitième lieu intervient une équation innovatrice entre les générations.
Sur ce point précis, nous faisons face à un problème ardu. S’accumulent en effet les conséquences de l’explosion démographique des années 1980, l’augmentation de l’espérance de vie, l’entrée de la femme sur le marché du travail et la généralisation horizontale de l’éducation. L’accumulation de tous ces éléments nous confronte à un véritable défi sans précédent : celui d’intégrer les générations nouvelles au travail, à la citoyenneté et au tissu social. Vous savez mieux que moi qu’un taux de croissance démographique atteignant parfois les 3% alourdit la structure des sociétés pour une longue période, se transformant en véritable problème le jour de l’entrée sur le marché du travail. C’est là notre situation dans la plupart des pays arabes, avec des taux de croissance qui demeurent élevés et un épuisement des opportunités de travail. Une population nombreuse, une formation superficielle, un service militaire obligatoire - espérons-le – annulé, un marché du travail arabe moins fluide qu’auparavant, des horizons d’émigration vers les pays développés qui tiennent du rêve inaccessible, surtout ces derniers années : ce sont tous des éléments qui expliquent l’étouffement réel auquel nous avons acculé nos jeunes, et ceux-ci expriment leur refus de mille et une manières qui nous inquiètent, voire parfois nous terrifient.
Je suis persuadé que c’est à notre génération et à la génération de l’opulence qui nous a précédés qu’il revient d’assumer la responsabilité de ce dérèglement. Les pays développés traversent une phase de rupture de l’équilibre entre un troisième âge de plus en plus important et des jeunes de moins en moins nombreux, mais notre équation est plus difficile, avec une espérance de vie qui augmente et une explosion démographique concomitante. Voilà pourquoi la priorité devrait être donnée au problème du chômage des jeunes, dont vous ne sauriez ignorer les conséquences politiques et sociales, mais aussi sur le plan de la sécurité. Les échappatoires régionales et mondiales pour en réduire l’impact ont diminué dernièrement, sans que nous ne percevions, néanmoins, qu’un intérêt plus grand lui soit dédié de la part d’autorités qui semblent parfois incapables ne serait-ce que de saisir la gravité de cette question. C’est pourquoi nous devrions analyser chacun des postes de nos budgets annuels, pour juger de l’importance à lui accorder, pour le garder ou l’effacer, dépendamment d’un critère premier – celui de sa capacité à créer des opportunités d’emploi. C’est un critère qui doit également inspirer nos législations financières et économiques, mais aussi nos choix politiques et diplomatiques. Il est grand temps que vos collègues, les ministres de l’intérieur et de la défense, et les responsables de la sécurité dans vos pays, se demandent si la sécurité peut être assurée à partir d’aujourd’hui par de nouvelles transactions d’armements, le service militaire obligatoire ou l’augmentation de l’effectif des forces de sécurité, ou au contraire, par la réorientation d’un grand nombre de ces postes budgétaires vers des politiques de réduction du taux de chômage.
La neuvième équation concerne la relation entre l’homme et la femme.
Vous avez dépensé des milliards de dollars pour éduquer les femmes, et vous continuez de le faire. Comptez-vous après tout cela les tenir hors de l’économie en en faisant de simples consommatrices, et hors de la politique en en faisant de simples observatrices ? Je ne trouve ni dans le droit, ni dans la raison, ni dans l’analyse économique ni dans la conviction démocratique ce qui pourrait justifier tout retard supplémentaire de l’ouverture de toutes les portes à la femme. Notre retard dans ce secteur, en comparaison non avec l’Europe, mais avec tous les pays musulmans non arabes, devrait nous pousser à adopter le principe de l’égalité politique, mais aussi celui du quota progressif de la participation de la femme aux institutions législatives et exécutives, de sorte à multiplier les facteurs nous permettant de rattraper le temps perdu dans ce domaine.
La dixième et dernière équation vise à établir un nouvel équilibre entre la protection de l’identité, la communication et l’interaction avec l’autre.
Le meilleur moyen d’empêcher l’autre de nous rendre responsables de New York, Bali et Madrid serait de prendre nous-mêmes l’initiative de reconnaître notre part de responsabilité dans la création de circonstances et l’adoption de politiques qui ont rendu possibles ces opérations criminelles. Nous ne pouvons continuer d’exiger de l’autre qu’il comprenne les raisons sous-jacentes à la propagation de cette violence accrue, sans que nous ne tentions nous-mêmes de les comprendre, et sans que nous n’approfondissions l’examen des décisions que nous avons prises et de celles que nous n’avons pu prendre et qui ont mené à sa propagation. Nous n’avons aucun intérêt à nous séparer du vaste monde qui juge désormais nos capacités de commandement avec beaucoup de méfiance et de doute, ce qui pourrait le pousser, à la lumière de notre insouciance face à nos responsabilités, à nous faire porter la responsabilité pour plus que nous ne le méritons, et à exiger de nous beaucoup plus que ce que nous pouvons donner.
Ainsi, ni nous barricader derrière la souveraineté et l’identité comme une vierge effarouchée ne nous servira, ni nous aplatir et nous soumettre comme une femme de petite vertu ne résoudra notre problème. À partir de là, nos efforts pour réformer nos régimes, nos institutions et nos juridictions constituent une forme d’affirmation de soi avant la communication et l’interaction avec l’autre. Le respect de l’autre pour nous pourrait aller s’amenuisant dans la mesure où nous nous montrons conciliants envers ses exigences. Et ce respect pourrait aller augmentant dans la mesure où l’autre nous voit nous réformer en réponse non à ses conseils peu innocents, mais aux besoins de nos sociétés. Quant à l’identité, on ne la protège pas en se refermant sur soi ; nous avons vu des dizaines de civilisations et de cultures s’effondrer précisément quand elles ont décidé de couper les ponts avec l’autre et de se refermer sur elles-mêmes. La position des Arabes dans le monde dépend de ce qu’ils offrent réellement à ce monde, et qui pourrait l’enrichir en pensée, modèle et créativité.
Au début de mon allocution, j’ai dit que la réforme qui nous venait de l’extérieur était équivoque, suspecte, et pouvait constituer un bien à travers lequel on ne viserait que le mal. C’est en réalité ma conviction, et je perçois les éléments de la tutelle que la plus grande puissance cherche à imposer dans cette région du monde, tantôt par la force des armes, et tantôt par les pressions et les conseils. C’est pourquoi je tends à la refuser bien plus que nos dirigeants, qui ont fait travailler leurs ministres durant de longues séances pour les amener à trouver un texte qui anesthésie les pressions extérieures sans ne promettre que très peu de choses à l’intérieur.
Mais nous n’avons besoin de nulle réforme si elle vise à flatter le plus fort, lui plaire et éviter sa colère. Nous avons besoin de la réforme parce que c’est la loi de la vie, que nos sociétés l’attendent et qu’elles y tiennent autant qu’elles tiennent à la réalisation des revendications patriotiques et nationales supérieures. Une réforme enracinée dans notre patrimoine, répondant à nos besoins et formulant un nouveau contrat entre nos États et nos sociétés, ne faciliterait pas la tutelle que nous craignons à juste titre. Elle constituerait plutôt la véritable réponse à cette tutelle. |